Héritage
Un sujet d'actualité qui oublie l'intime
L’héritage, c’est le nouveau mot qui fâche. La génération des baby-boomers est scrutée de très près lorsqu’on aborde ce sujet. De fait, il se trouve que nos parents et nos grands-parents sont richissimes : il y aura plus de 9000 milliards d’euros en leur possession à distribuer. Le partage ne sera pas équitable, et seuls une poignée d’élus deviendront véritablement riches lors de cette géante succession. Ma part, je l’ai déjà empochée il y a bien longtemps, juste après avoir fêté mes vingt ans. Elle est loin de frôler des sommets, même si elle m’a permis de faire des études, et de garder un toit au-dessus de ma tête. Les notaires et les banquiers nous parlent de biens mobiliers et immobiliers, estiment, évaluent, transfèrent, placent, taxent. L’argent reste de l’argent, impalpable, des chiffres, des relevés de compte. La maison c’est avant tout quatre murs en pierre et un toit en tuiles. On peut la toucher, mais cela ne nous dit rien de l’existence de notre famille. Les cloisons ne sont pas un foyer, comme une somme d’argent n’est pas le souvenir d’une personne aimée. Pour moi, l’héritage commence au moment d’ouvrir un tiroir et d’y trouver un pot de vis entre deux nappes ; il se poursuit dans les boîtes à chaussures pleines de photos d’inconnus et dans les manteaux qui n’ont pas été portés depuis trente ans. L’héritage, c’est inspecter avec minutie chaque recoin d’une existence avec curiosité et tendresse, avec compassion pour soi-même et pour l’autre. Car le temps passé à déchiffrer puis à démembrer toutes les possessions d’un parent, c’est encore autant de temps à passer en sa compagnie. Qu’on se soit aimé ou non, qu’on veuille garder ou non, qu’on veuille passer à autre chose. Ou non.
La chasse au trésor
Dans les petits meubles qui occupent chaque recoin de la maison, les tiroirs et les portes se succèdent. Un même espace peut accueillir des albums photos et de la vaisselle ancienne, et l’argenterie côtoie régulièrement le stock d’enveloppes et de rouleaux de scotch qui ne cesse de s’accroître alors qu’on en achète jamais.
Le service à fondue chinoise (hot pot) n’a pas été utilisé depuis ma naissance, et je n’arrive pas à imaginer mes parents tremper différents légumes dans du bouillon en compagnie de leurs amis. Les seuls témoins de cette scène potentielle sont des bustes de compositeurs en albâtre ou le corps d’Apollon en bronze, perchés du haut d’une armoire. Je les ai interrogés quelques fois et ils demeurent irrémédiablement aphones. Je vois que mon père leur a enseigné son mutisme légendaire.
Lorsque je cherche un vis de la bonne longueur, je tombe sur un accessoire estampillé Babybel, un jeton de caddy Champion, et des clous enfermés dans la coque en plastique d’un jouet de Kinder Surprise. Ce que j’ai apporté à l’existence de mes parents ? Des tonnes de babioles en plastique, à laquelle ils ont tout fait pour tenter de trouver une utilité.
Parfois, il vaut mieux ne pas plonger la main dans la boîte à outil si on n’est plus sûrs de la date de notre dernier rappel de vaccin antitétanique. L’humidité de la cave a doucement fait rouiller la lame d’une scie, si fine entre les marteaux et les pinces, si foncée dans la grande boîte noire, qu’un simple rangement de fortune devient un piège mortel.
Rechercher précisément ou fouiller sans but, à mi-chemin entre l’archéologie et la curiosité enfantine, je crois qu’on connaît tous·tes ce frisson qui nous parcourt lorsqu’on se rapproche doucement d’un souvenir enfoui. Je suis émerveillée au son d’une bille en verre qui roule dans le tiroir du cutter, et je me pose mille questions quand je trouve du ruban adhésif de peintre dans la boîte des trucs qui collent. Chez moi, on a jamais repeint quoi que ce soit.
Chaque chose a sa place
Pour beaucoup, l’héritage est un processus qui doit se faire le plus rapidement possible. Il faut vider l’appartement loué pour le rendre à son propriétaire, débarrasser la maison pour la vendre et rembourser les frais de succession. Je ne sais pas comment vous faites, la tâche est si longue, fastidieuse et douloureuse, qu’il me paraît impossible de se dépêcher.
Cela fait plus de dix années que j’ouvre des tiroirs, des placards et des cartons. J’en fais, j’en défais, j’en ai même un sous mon lit qui n’attend que ma dévotion pour en dévoiler le contenu.
La déchèterie, la recyclerie et les boîtes à livres n’ont plus de secrets pour moi. Je ne cesse de remplir des bennes et des étagères, et les armoires sont toujours pleines à craquer. C’est à se demander où tout ce bordel vivait.
Mon privilège, c’est que j’ai tout le temps du monde. Je peux prendre un mois pour observer une seule photo si je le souhaite, décider de garder quelques années pour voir si ça sert, dédier une après-midi entière à trier des boulons par circonférence.
Ce temps il a tout de même un coût. Il coûte les heures passées régulièrement à dépoussiérer, entretenir, il coûte des nuits à réfléchir à ce qu’on va faire de ce fauteuil tapissé de velours vert. C’est l’ultime charge mentale ; faire table rase me paraît souvent être la solution la plus juste.
Mais tout recommencer n’est pas une option. Derrière le papier peint, la salpêtre me rappelle que je dois prendre une décision, et qu’elle convienne à tous les participants. Il faut que ce soit équitable envers mes parents et mes grands-parents, qui ont eu la générosité de me laisser leurs possessions. Il faut que ce soit en accord avec moi, que je ne m’embarrasse pas d’affaires inutiles et contraignantes. Enfin, il faut que ce soit acceptable pour l’environnement, car chaque objet qui me quitte doit trouver sa place, que ce soit trié pour être recyclé, ou dans un nouveau foyer aimant.
Les petits papiers
On peut réécrire une histoire grâce aux péripéties bureaucratiques qui se traduisent en montagnes de dossiers. Dans de grandes pochettes, de vieilles radios et comptes-rendus médicaux attestent de l’angoisse d’une mort prématurée, d’un trouble, d’une douleur dont on ne trouve pas la cause. Certains diagnostics sont restés secrets, mais maintenant je sais tout.
Le carton rempli à ras bord de talons de chéquiers me donne deux indices : on n’avait pas encore de carte de paiement à la maison, et il y avait une légère tendance dépensière qui ne m’étonne pas tellement. Les costumes Jean-Paul Gaultier et les pulls Cacharel ne sont pas arrivés sur les cintres par la magie du Saint-Esprit.
Les actes notariés sont une catégorie à part entière, et ils racontent les événements majeurs de l’existence. Très anciens, ils sont rédigés à la main, dans cette écriture penchée et régulière, faite de boucles et de lignes qui se lient et délient à la vitesse grand V. On se marie, on achète un commerce, une maison, on la vend, on prend un appartement, on emprunte à un cousin, on hérite, on rédige son testament. Je n’ai jamais autant pensé au métier de notaire, une profession où on conforme à la loi les plus grands moments de la vie. À leurs côtés on célèbre ou on pleure, et comme leur écriture, on se lie et on se délie.
Au milieu de tout ce merdier, un vieux CV tapé à la machine à écrire dépasse du tas, sur un papier fin d’un autre temps. Il remet en ordre la chronologie de manière objective, il raconte une succession d’emplois et de formations en caractères imprimés, frappés dans une pièce au papier fleuri et moquette imprégnée de l’odeur du tabac.
Il y a néanmoins des papiers bien moins importants, comme de vieux tickets de caisse ou toutes les cartes postales qui sont devenues des marques pages et qui n’ont plus jamais quitté les livres.
Dans une petite pochette en plastique transparent, des échantillons de parfums et de crèmes anti-rides Yves Rocher se battent contre leur destin. Ils n’ont rien à faire là, dans ce vaisselier aux multiples dossiers contenant de vieilles factures EDF ou des récépissés de lettres recommandées. Mon intuition me dit qu’ils sont peut-être périmés depuis quinze ans, mais c’est probablement davantage. Je les remets à leur place car leur heure n’est pas encore venue.
Un ticket de courses datant de 2009 m’indique que les concombres ne coûtaient que trente-neuf centimes. La plaquette de beurre était à un euro à peine, les bananes à cinquante centimes, et on ne se posait pas la question d’utiliser deux ou trois feuilles de papier toilette, vu le prix. C’était chez Lidl et 2009 n’est pas si vieux comparé aux antiquités qui encombrent ma maison, cependant ce petit bout de papier certainement bourré de produits toxiques est lui aussi devenu une relique. Plus banal que le contrat de mariage, il se situe entre les verres à moutarde monsieur-bonhomme et les trousses de maquillage Yves Rocher. C’est la conséquence d’un achat, a freebie if you will, mais aujourd’hui on ne nous donne même plus le ticket.
Ce que je laisserai
Sans enfants à l’horizon, je m’interroge chaque jour un peu plus sur ce que je vais laisser, et à qui. Dans l’idéal, j’aimerais que mes choses soient assez ordonnées pour que cette épreuve soit allégée pour mes proches. Que le processus ne dure pas une dizaine d’années, et que ma mémoire puisse se disperser sans obstacle.
J’imagine mes meubles et mes bibelots dans une recyclerie ou dans une brocante, des personnes feront des « bonnes affaires » comme moi-même j’en fais tant. Peut-être que quelqu’un tombera sur ma boîte de correspondance et en lira le contenu, sans rien comprendre à notre argot de millennials.
Il n’y aura pas de babioles Yves Rocher dans tous les recoins, et je crois que cela m’attriste un peu. Je ne trouve pas d’équivalent dans mon quotidien, aucune entreprise n’a acheté le monopole de mon hygiène corporelle.
Et je me demande ce que nous laisserons en tant que génération. Sur nos Clouds impossibles à décrypter, toutes nos photos auxquelles plus personne n’aura accès. Sur nos boîtes mail, des milliers de messages entassés, de la newsletter jamais ouverte aux démarches administratives bâclées, en passant par les pubs et spams qui font vibrer le téléphone pile quand on attend d’importantes nouvelles.
Nos correspondances sur Messenger seront à jamais perdues, et nos descendants ne pourront pas lire les mots d’amours que nous nous sommes échangés. Sans accès à nos playlists, ils ne pourront pas non plus savoir quels étaient nos artistes préférés.
Nos héritiers pourront en revanche créer notre tombe numérique grâce à la fonctionnalité Facebook suivante :
Mourir de façon inattendue…
… C’est laisser sa vie en chantier. Le propre de l’existence humaine est de penser que cela ne nous arrivera pas. Grâce à tout ce bazar que j’abhorre autant qu’il m’est nécessaire, j’ai pu décoder les rouages du monde qui ont mené à ma naissance.
Plus d’un siècle de souvenirs sous un même toit, c’est beaucoup, et c’est peut-être atypique. Lorsque je crois voir le bout du tunnel, je me rends compte du tri qu’il me reste à effectuer. Le balayage est de plus en plus minutieux et je me dois d’examiner chaque grain de poussière pour décider s’il mérite mon attention ou non. Mes yeux fatigués et mon esprit engourdi sont alors semblables à un tamis usagé dont la maille est percée.
Cet héritage a eu deux conséquences opposées : je suis à la fois terrifiée par l’abondance de possessions et par leur absence. Un intérieur minimaliste aux lignes sobres Kallax Billy & Pax me donne la même nausée qu’un appartement recouvert du sol au plafond de piles de vieux magazines.
Je penche tout de même sur un pré-diagnostic du syndrome de Diogène pour l’avenir, car plus le temps passe et plus mes murs sont recouverts de cadres, et plus les recoins vides se remplissent de guéridons pour exposer de multiples bibelots poussiéreux malgré l’heure mensuelle passée à les épousseter. La pomme n’est pas tombée loin de l’arbre, finalement.
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Mais à chaque fois je me dis que tu ne peux pas mieux écrire
ET PUIS Y’A UN NOUVEL ARTICLE QUI ME PROUVE LE CONTRAIRE
C’est beau, merci